Célébrée le 10 octobre 2026 sous le thème « À l’écoute de l’expérience vécue : des voix authentiques pour un réel changement », la Journée mondiale de la santé mentale a remis au centre du débat la place des personnes concernées dans les politiques et les services qui les accompagnent. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) appelle notamment à mieux prendre en compte leur expérience dans la conception des soins et à renforcer les dispositifs ancrés dans les communautés.
Au Cameroun, cette exigence prend une dimension particulière pour les personnes vivant avec des troubles psychiques qui se retrouvent dans la rue, sans soutien familial régulier ou avec des possibilités limitées d’accès aux soins. À Yaoundé, des structures spécialisées accueillent des patients malgré des contraintes matérielles. À Douala, des initiatives de sensibilisation, d’assistance et de réinsertion cherchent également à améliorer leur quotidien. Ces actions témoignent d’une mobilisation réelle, mais posent une question essentielle : comment assurer un accompagnement qui se poursuive au-delà des campagnes ponctuelles ?
À Yaoundé, des structures confrontées à l’ampleur des besoins
la prise en charge des personnes en situation de vulnérabilité psychique repose notamment sur des structures d’accueil et des professionnels qui doivent composer avec des moyens limités. Le Village de l’amour fait partie des initiatives engagées auprès de personnes confrontées à des difficultés sociales et sanitaires.
Les informations recueillies sur cette structure font état d’environ 1 000 patients pris en charge sur une période de quatre ans, tandis que sa capacité d’accueil est estimée entre 160 et 180 personnes. Ces chiffres donnent une indication de l’ampleur du travail accompli, mais aussi des besoins auxquels les structures d’accompagnement doivent répondre.
Les difficultés ne concernent pas uniquement le nombre de places disponibles. Elles touchent également les conditions matérielles dans lesquelles les soins et l’accompagnement sont assurés. La docteure Laure Mengueme soulignais ainsi les limites des infrastructures : « Le cadre n’est pas adapté. C’est un bâtiment ancien qui fait face à l’insalubrité. »
Cette observation met en évidence une dimension souvent moins visible de la prise en charge : au-delà de la disponibilité des professionnels, la qualité de l’environnement d’accueil compte dans l’accompagnement des personnes malades. Les locaux, l’hygiène, les équipements et les ressources humaines participent aux conditions dans lesquelles les patients sont suivis.
Les besoins dépassent également les capacités financières des structures. Karsou Maman résume cette difficulté en ces termes : « les besoins sont énormes et les ressources assez limitées ». Lorsque les moyens ne suivent pas l’augmentation des besoins, les responsables doivent arbitrer entre les dépenses liées aux soins, à l’hébergement, à l’alimentation et à l’accompagnement social.
Des consultations qui révèlent l’importance du suivi
Les données relatives aux consultations permettent d’apprécier une partie de la demande de soins. Médecins sans frontières (MSF) a réalisé 1 884 consultations en 2025. Pour le Centre concerné par les données sanitaires exploitées dans cette analyse, 9 498 consultations ont été enregistrées au premier trimestre 2026.
Ces chiffres portent sur des périmètres de prise en charge différents et ne doivent donc pas être additionnés ni interprétés comme une mesure unique du nombre de personnes vivant avec des troubles mentaux au Cameroun. Ils illustrent néanmoins l’importance des activités de consultation et la nécessité de disposer de services accessibles.
Une consultation constitue une étape dans le parcours de soins. Pour les personnes confrontées à des troubles psychiques, le suivi peut également nécessiter des traitements réguliers, un accompagnement psychosocial et, selon les situations, une mobilisation de l’entourage. Les difficultés financières ou sociales peuvent compliquer la continuité de ce parcours.
Le défi consiste ainsi à ne pas limiter la réponse à la prise en charge des épisodes de crise. Le suivi doit permettre d’accompagner les patients dans la durée, de prévenir les ruptures de soins et de favoriser leur autonomie lorsque leur situation le permet.
À Douala, la mobilisation s’étend à l’accompagnement social
les actions menées autour de la santé mentale associent également sensibilisation, assistance aux personnes vulnérables et efforts de réinsertion. La Communauté urbaine de Douala (CUD) figure parmi les institutions mobilisées sur ces questions, notamment à travers des initiatives destinées à améliorer les conditions de vie des personnes en situation de précarité.
Les activités rapportées à l’occasion des journées de mobilisation des 9 et 10 octobre 2026 ont notamment mis en avant l’assistance aux patients et les témoignages de personnes sorties de la rue. À l’hôpital Laquintinie, des dons ont été remis à 42 patients. Ces gestes répondent à des besoins immédiats et contribuent à rendre visibles des personnes qui restent souvent à l’écart de l’attention publique.
Toutefois, l’aide matérielle, aussi utile soit-elle, ne suffit pas à répondre à l’ensemble des difficultés rencontrées. L’accompagnement des personnes vivant avec des troubles mentaux suppose également un suivi médical, un soutien social et, lorsque cela est possible, une préparation au retour dans la famille ou à la reprise d’une activité.
Les initiatives de consultations gratuites, notamment dans le secteur de Deido, participent aussi à la réduction de certains obstacles financiers. Leur portée dépend cependant de la possibilité pour les patients de poursuivre les soins après la consultation et d’accéder aux services nécessaires à leur situation.
La mobilisation institutionnelle peut ainsi faciliter l’orientation et l’accompagnement des personnes vulnérables. Pour produire des effets durables, elle doit toutefois s’articuler avec les structures sanitaires, les associations, les familles et les dispositifs de soutien social.
Les familles, un maillon essentiel de la prise en charge
Le retour dans le milieu familial constitue une étape importante pour certaines personnes qui ont vécu dans la rue. Il peut contribuer à restaurer les liens sociaux et à créer un environnement plus favorable au suivi. Mais cette réintégration ne peut être considérée comme une solution automatique : elle dépend notamment de la disponibilité des proches, de leurs ressources et de leur capacité à accompagner la personne concernée.
À Douala, Brigitte Maffo insiste sur la nécessité de déconstruire les représentations négatives associées aux troubles mentaux. Évoquant les personnes rencontrées au cours de la caravane de sensibilisation, elle rappellait qu’elles « méritent d’être suivies et accompagnées ». Elle ajoutait : « La maladie mentale n’est pas une fatalité : c’est une maladie comme toute autre : il faut simplement être bien accompagné, bien suivi et, surtout, être entouré de gestes d’amour. »
Ce message met en évidence le rôle de l’entourage, mais il souligne également la nécessité d’un accompagnement qui ne repose pas uniquement sur les familles. Celles-ci peuvent elles-mêmes être confrontées à des difficultés financières, à un manque d’informations ou à l’absence de soutien professionnel.
Le suivi des proches, leur information sur les troubles psychiques et leur orientation vers les services compétents constituent donc des éléments importants de la prise en charge. Sans cet accompagnement, les familles risquent de se retrouver seules face à des situations qu’elles ne sont pas toujours préparées à gérer.
Des dons utiles, mais la question du financement reste posée
Les campagnes de solidarité et les dons contribuent à répondre à des besoins immédiats. Ils permettent notamment de fournir une assistance matérielle aux patients et de soutenir les structures qui accueillent des personnes en situation de vulnérabilité.
Mais lorsqu’une structure dépend régulièrement de contributions ponctuelles pour compléter ses ressources, une question se pose sur la prévisibilité des moyens disponibles. Les dépenses liées à l’hébergement, à l’alimentation, aux soins et au personnel ne disparaissent pas à la fin d’une campagne.
Les actions solidaires peuvent donc compléter les efforts des pouvoirs publics, sans se substituer à un financement durable des soins. Pour les patients et leurs familles, la continuité du traitement ne peut pas dépendre uniquement du calendrier des dons ou des campagnes de sensibilisation.
L’enjeu porte aussi sur la capacité à coordonner les interventions et à suivre les résultats dans le temps. Le nombre de patients accueillis, les consultations réalisées, les retours en famille et les parcours de réinsertion constituent des indicateurs utiles pour apprécier la portée des initiatives, à condition qu’ils soient documentés et suivis régulièrement.
Changer le regard sur les malades : une condition de la réinsertion
L’accès aux soins ne dépend pas seulement de l’offre médicale. Les préjugés peuvent également éloigner les personnes malades de leur entourage et retarder la recherche d’une aide professionnelle.
À Yaoundé comme à Douala, la sensibilisation doit donc aller au-delà des messages diffusés pendant les journées mondiales. Une personne vivant avec un trouble psychique doit pouvoir être orientée vers un professionnel, accéder à des soins et participer à la vie sociale sans être réduite à son diagnostic.
La réinsertion professionnelle de Maxime, évoquée par la CUD, illustre cette possibilité. Le maintien d’une activité peut contribuer à l’autonomie et à la reconnaissance sociale, à condition que l’accompagnement soit adapté à la situation de la personne. De telles initiatives gagneraient à être suivies dans le temps afin d’évaluer les obstacles rencontrés et les conditions qui favorisent leur réussite.
Cette dimension rejoint l’esprit du thème retenu par l’OMS pour la Journée mondiale de la santé mentale 2026 : les personnes concernées ne doivent pas seulement témoigner de leur expérience, mais aussi pouvoir participer aux décisions et aux dispositifs qui influencent leur vie. La réinsertion implique donc de prendre en compte leurs besoins, leurs capacités et leurs aspirations.
La Journée mondiale de la santé mentale du 10 octobre 2026 a mis en évidence des initiatives concrètes au Cameroun, notamment à Yaoundé et à Douala. Les consultations, les dons aux patients, la mobilisation des familles et les efforts de réinsertion constituent des réponses utiles, mais leur portée dépendra de la continuité des soins et du renforcement des moyens disponibles. Le défi est désormais de faire de ces actions ponctuelles un accompagnement durable, afin que les personnes vivant avec des troubles mentaux ne soient pas soutenues pendant une campagne, puis laissées seules face à la maladie.

