La décision devait mettre un terme à une pratique devenue visible dans les espaces de loisirs camerounais. En février 2022, le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, adresse une note aux gouverneurs de régions pour interdire la commercialisation et l’utilisation de la pipe à eau, communément appelée « chicha », sur l’ensemble du territoire national. Le 7 mars 2022, la mesure est à nouveau rapportée par la presse comme une interdiction assortie d’instructions aux autorités administratives.
Mais quelques jours seulement après l’annonce, des journalistes constatent encore la vente et la consommation de chicha à Yaoundé. Plusieurs mois plus tard, la Commission des droits de l’homme du Cameroun (CDHC) documente à son tour la persistance de la pratique, y compris chez des moins de 18 ans.
Une mesure prise après une alerte sur les jeunes
L’interdiction intervient après une réunion consacrée à la problématique de la chicha, tenue le 19 janvier 2022 au ministère de la Santé publique.
Dans son rapport sur l’état des droits de l’homme au Cameroun en 2022, la CDHC indique que la décision du MINAT faisait suite au constat d’une proportion jugée préoccupante de jeunes consommateurs.
Le chiffre cité dans le rapport est de 46 %. La CDHC précise que cette donnée avait été révélée par le ministère de la Santé publique et le Comité national de lutte contre la drogue lors de la réunion du 19 janvier 2022 à Yaoundé.
Le ministère de la Santé publique avait lui-même publié, en janvier 2022, un document consacré aux dangers de la chicha. Il y écrivait notamment :
« La jeunesse camerounaise n’est pas en reste. »
Le même document précise que, selon une étude récente citée par le ministère, près de 46 % des jeunes concernés s’adonnaient à cette pratique dans les snacks-bars et les domiciles.
Ce que le ministère de la Santé dit de la fumée
L’argument sanitaire occupe une place importante dans les documents ayant précédé l’interdiction.
Le Minsanté indique qu’une séance de chicha de 45 minutes expose le consommateur à une quantité de nicotine équivalente à celle d’une cigarette et demie, à du monoxyde de carbone présenté comme équivalent à celui de 20 cigarettes, à du goudron équivalent à 26 cigarettes, ainsi qu’à un volume de fumée correspondant à 40 cigarettes.
Le document cite également plusieurs effets associés à cette consommation, parmi lesquels la dépendance, l’élévation du rythme cardiaque et de la pression artérielle, l’intoxication au monoxyde de carbone, la limitation de la fonction pulmonaire et le développement de cancers.
Six jours après l’interdiction, la vente continue
Les premières observations de terrain arrivent rapidement.
Dans un reportage publié le 15 mars 2022, Cameroon Tribune rapporte que, six jours après le texte du MINAT, des produits et accessoires destinés à la chicha étaient encore vendus à Yaoundé.
Au quartier Briqueterie, des commerces proposaient notamment des charbons artificiels, des arômes et des accessoires. Dans certains snack-bars, une tête de chicha était vendue 5 000 FCFA.
Le lendemain, le même quotidien réalise un autre constat dans plusieurs espaces de la capitale. À Tsinga, des consommateurs avaient encore été aperçus avec des têtes de chicha. Dans un espace situé vers la Nouvelle Route Bastos, la consommation se poursuivait et une tête était également proposée à 5 000 FCFA.
Des pipes à eau étaient par ailleurs présentées dans certains commerces à des prix allant de 30 000 à 100 000 FCFA, selon ce reportage.
Bafoussam également concernée
La persistance du phénomène n’est pas limitée à Yaoundé.
Des observations réalisées à Bafoussam après l’interdiction ont également fait état de consommation dans certains espaces de loisirs.
Ces constats intervenaient alors que les autorités administratives avaient reçu pour instruction de faire appliquer la mesure.
Le constat de la CDHC à la fin de 2022
Le document le plus précis sur la situation est le Rapport sur l’état des droits de l’homme au Cameroun en 2022 de la CDHC.
L’institution y écrit qu’alors que l’année touchait à sa fin, la chicha était toujours commercialisée et consommée dans des bars et autres débits de boissons, « y compris par des jeunes de moins de 18 ans ».
La CDHC rapporte également l’explication donnée par le MINAT concernant la difficulté d’application de l’interdiction : une « tolérance administrative ».
Selon le rapport, cette position était notamment expliquée par le fait que des adultes consommaient également la chicha et que l’État ne souhaitait pas porter atteinte à leur liberté à cet égard.
Une interdiction, puis une difficulté d’application
La chronologie permet de mesurer l’évolution du dossier.
En janvier 2022, le ministère de la Santé publique documente les risques liés à la chicha et évoque une étude faisant état d’une proportion de 46 % de jeunes consommateurs.
Le 8 février 2022, selon la CDHC, le MINAT adresse aux gouverneurs une note relative à l’interdiction de la commercialisation et de l’utilisation de la chicha sur l’ensemble du territoire.
Le 7 mars 2022, Cameroon Tribune rapporte la signature par le MINAT d’un arrêté demandant aux autorités administratives d’engager les actions appropriées contre cette pratique.
Quelques jours plus tard, des ventes et consommations sont encore constatées à Yaoundé.
Puis, dans son rapport portant sur l’année 2022, la CDHC relève que la pratique demeure présente et concerne aussi des personnes de moins de 18 ans.
Ce que les documents permettent d’établir
Les documents officiels ne permettent pas d’affirmer que tous les Camerounais, ni même tous les jeunes, consomment de la chicha. Le chiffre de 46 % doit être attribué à l’étude citée par le ministère de la Santé publique et repris par la CDHC.
Ils permettent en revanche d’établir plusieurs faits : une mesure d’interdiction a été prise en 2022 ; des ventes et consommations ont été constatées après son entrée en vigueur ; et la CDHC a documenté, à la fin de cette même année, la poursuite de la pratique dans certains débits de boissons, y compris auprès de moins de 18 ans.
L’histoire de la chicha au Cameroun depuis 2022 ne se résume donc pas à une interdiction. Les documents disponibles racontent une succession de décisions, de contrôles et de constats de terrain.
L’État a interdit la commercialisation et la consommation de la pipe à eau. Les autorités sanitaires avaient auparavant documenté les risques associés à sa consommation et alerté sur son usage chez les jeunes. Mais les observations réalisées après l’interdiction, puis le rapport de la CDHC sur l’année 2022, montrent que la pratique n’a pas immédiatement disparu.
Le dossier laisse ainsi une question factuelle au centre du débat : comment assurer l’application effective d’une interdiction lorsque les documents officiels eux-mêmes constatent la persistance de la pratique ?

