Au Soudan, le choléra tue en silence. En un an, plus de 2 300 personnes ont perdu la vie dans une épidémie galopante qui touche désormais 17 des 18 États du pays. La maladie, évitable et bien connue des systèmes de santé modernes, trouve pourtant un terrain favorable dans un pays dévasté par la guerre civile et l’effondrement de ses infrastructures sanitaires. Les agences des Nations unies parlent d’une crise humanitaire qui ne cesse de s’aggraver.
Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) souligne la combinaison mortelle entre guerre, épidémies, inondations et déplacements massifs. À ce jour, plus de 33 millions de personnes, dont six millions d’enfants de moins de cinq ans, sont menacées par la maladie selon l’UNICEF. Pour rappel, depuis avril 2023, le Soudan est plongé dans un conflit entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide. Les combats ont fait des dizaines de milliers de morts et provoqué le déplacement de millions de personnes à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Ce contexte sécuritaire a paralysé le système de santé.
Entre 70 et 80 % des structures médicales dans les zones de conflit sont aujourd’hui inopérantes. Plus de 250 hôpitaux ont été fermés à travers le pays. À Khartoum, où les violences sont intenses, près de trois quarts des établissements de santé sont hors service. Privées d’électricité, d’eau potable et de médicaments, les structures encore debout ne peuvent faire face à l’urgence. Cette défaillance systémique favorise l’expansion du choléra, qui prospère dans les zones où les conditions d’hygiène se dégradent. La destruction des stations d’épuration, les coupures d’eau, les sanitaires endommagés et l’insuffisance des moyens de prévention alimentent la propagation de la bactérie.
Une épidémie sans frontières
Le choléra ne s’arrête pas aux frontières soudanaises. Des cas ont été signalés au Tchad et au Soudan du Sud. Dans les camps de déplacés internes, 11 500 cas et 165 décès ont été enregistrés. Parmi les réfugiés soudanais installés dans les pays voisins, 278 cas et 15 morts ont été recensés.
Depuis janvier 2025, 32 000 cas suspects supplémentaires ont été enregistrés, entraînant 742 nouveaux décès. Le Darfour Nord et le Kordofan central sont identifiés comme les épicentres de l’épidémie. À eux seuls, ces deux régions cumulent 4 400 cas suspects et 236 décès. L’épidémie connaît une recrudescence inquiétante avec l’arrivée de la saison des pluies.
Les inondations menacent de contaminer davantage les sources d’eau, ce qui pourrait aggraver la crise. Les eaux stagnantes deviennent des vecteurs de transmission, dans des zones déjà privées d’accès à une eau potable. Le Bureau des affaires humanitaires redoute une intensification des infections dans les semaines à venir. À mesure que les pluies tombent, les zones sinistrées deviennent inaccessibles, rendant les interventions humanitaires plus difficiles.
Face à l’urgence, les efforts humanitaires se multiplient. Plus de 3 millions de doses de vaccin oral contre le choléra ont été livrées depuis le début de l’épidémie. À Khartoum, 1,3 million de personnes ont été vaccinées. Trois millions de doses supplémentaires sont en cours d’acheminement vers les États les plus affectés. En parallèle, environ 2,5 millions de personnes ont bénéficié d’un meilleur accès à l’eau potable. Ces interventions visent à limiter les risques de contamination dans les zones les plus exposées.
Mais les ressources manquent. Les agences humanitaires appellent à une mobilisation financière urgente. Un besoin de 50 millions de dollars est estimé pour poursuivre et intensifier les actions de lutte contre le choléra jusqu’à la fin de l’année 2025. Sans financement supplémentaire, les campagnes de vaccination, les distributions d’eau et les opérations de dépistage pourraient s’arrêter brutalement.
Les Nations unies et les ONG alertent sur le risque d’une catastrophe de grande ampleur si la réponse internationale ne s’intensifie pas. Pour elles, le choléra devient le révélateur d’une crise structurelle profonde, où l’urgence sanitaire se mêle à une tragédie politique, sociale et humanitaire. L’épidémie avance, lentement mais sûrement. Elle tue dans l’ombre, emportant les plus vulnérables, dans un pays où le silence des armes semble encore loin. Le Soudan, aujourd’hui, se bat sur deux fronts : celui de la guerre et celui de la maladie.
