D’une démarche pressante, vêtu d’un ensemble costume bleu, chaussé d’une paire de couleur noire bien ciré, des verres noirs fumés avec un chapeau de cow-boy, Essangue Félix fait son entrée au campus A de l’institut universitaire du Golfe de Guinée. Ça fait précisément 16 années qu’il officie dans cet établissement en tant qu’enseignant d’anglais au cycle BTS, et enseignant de français au cycle HND. Cependant tout ne commence pas pour lui à l’IUG, Essangue Félix Cyril de son vrai nom, est un natif Sawa du village Ewodi situé dans la ville de Yabassi, à l’intérieur du département du Nkam : « Mon village est dans l’eau, c’est une île ! » nous confie-t-il joyeusement. Après des études primaires bien faites, ses parents l’ont inscrit dans un CEG (collège d’enseignement général) où il obtiendra son BEPC en 1967 à l’âge de 18 ans.
Cependant, après l’obtention de ce premier diplôme secondaire, il va passer une année blanche faute de moyens financiers :« Je n’allais plus à l’école parce que je n’avais pas de parent qui pouvait me payer la pension dans un collège privé » révèle-t-il. Après ce moment d’arrêt, grâce à une tante de la famille, Félix reprend le chemin de l’école cette fois-ci au lycée de Koumassi où il optera pour la série B en classe de première. Toutefois, en classe de terminale, il échouera son baccalauréat B à cause des mathématiques car nous confie-t-il :« Les chiffres, les mathématiques et moi, on ne faisait jamais bon ménage » Suite à cet échec, il changea de série pour s’inscrire en A4 où finalement il obtiendra un baccalauréat littéraire.
C’est une nouvelle ère qui s’ouvre à lui : l’université. Il entra à l’université de Yaoundé où il décrocha une licence bilingue bien mérité :« Félix était un garçon très intelligent, nous étions parmi les 10 meilleurs étudiants à recevoir la bourse d’Etat » avoue son ami et collègue Teghe Gilbert, un ancien camarade d’université. Grâce à cette licence académique, Le jeune universitaire recevra une bourse qui lui permettra d’aller en Angleterre pour un stage d’une durée d’un mois :« c’était d’ailleurs la première fois de ma vie que je sortais du pays pour aller en Europe, c’est là-bas que j’ai perfectionné mon anglais » affirme-t-il en souriant.
À son retour de l’étranger, les opportunités de travail n’ont pas manqué au jeune camerounais, cependant son rêve était de « devenir un jour traducteur interprète dans un organisme international ». Malheureusement pour lui, ce rêve n’a pas abouti à la réalisation. Son dernier travail avant l’enseignement fût d’assurer un poste de cadre administratif au centre universitaire (aujourd’hui université de Douala), c’est donc après avoir pris sa retraite de ce côté, qu’il va emprunter la voie de l’enseignement de façon officielle car dévoile-t-il « Durant mon service au centre universitaire, j’allais donner des cours d’anglais de façon clandestine au collège King d’Akwa ».
Un enseignant exigeant
Cette décision solennelle d’enseigner naît donc d’une aspiration profonde car il faut preciser que Félix n’a pas fait des études en pédagogie : « Je n’ai pas été dans une école normale, mais je sentais en moi des capacités énormes de transmettre des connaissances, surtout en langues ». Dans son métier d’enseignant, Le septuagénaire reconnaît que la tâche n’est pas aisée du haut de son expérience de 16 ans : « Je sens toujours que les étudiants francophones ont encore trop de lacunes en anglais et pour les anglophones que je forme en anglais, la tâche devient plus difficile ».
Toutefois, les étudiants reconnaissent qu’il est un enseignant vigoureux et moins indulgent, Corine Kemessong, une de ses étudiantes en journalisme licence 2 confirme : « C’est un enseignant assidu et ponctuel, la façon dont il dispense le cours te convaincs de ne pas manquer sa séance de cours d’anglais ». Différemment des autres enseignants de langues, Essangue Felix dicte toujours ses leçons d’anglais ou de français. Il épelle les mots difficiles ou les écrits sur le tableau. Nombreux sont ces étudiants qui lui sont reconnaissants des enseignements dispensés :« C’est grâce à M. Essangue que mon anglais s’est beaucoup amélioré aujourd’hui. Il nous imposait une façon de lire et de prononcer les mots et cela a forgé mon vocabulaire. » relève Kenyo Valérie, une ancienne étudiante de l’IUG.
Aussi, il faut noter que le septuagénaire Essangue est une personne respectée et adulée par ses collègues le plus souvent, moins âgés que lui :« M. Essangue est un patriarche, il maîtrise ce qu’il enseigne. » révèle Bayiga Élie, un collègue d’Essangue Félix. En outre, Certains étudiants ne considèrent pas Essangue Felix comme un enseignant de perfection, ils ont réclamé l’anonymat de leurs déclarations : « C’est le genre d’enseignant qui aime quand tu le fixes pendant qu’il explique le cours, même lorsque que tu veux relever une note importante dans le cahier il te demande seulement de le regarder. Ça ressemble un peu à la dictature à un moment donné ! » … ; « Il ne tolère pas les incompréhensions, il est toujours en train de remettre en question notre formation antérieure comme si on était censés tout connaître à l’avance, ce n’est pas souvent très juste de sa part. ». Malgré ces avis divergents, Felix lui-même partage : « La plupart de mes étudiants me disent, monsieur vous enseignez bien, vous expliquez bien … »
Un père de famille
En dehors de son rôle d’instructeur, Felix a également une vie sociale bien conservé. Veuf depuis pratiquement un an, il est père de deux enfants : un garçon de 34 ans (Melkior Essangue) et une fille de 25 ans (Fanny Victoire Essangue). Le décès de son épouse Micheline l’a considérablement affecté, son ami proche Teghe Gilbert nous rapporte : « La perte de son épouse lui a fait un choc, de son vivant elle venait souvent passer des vacances chez moi et ça ne dérangeait pas son mari ». Parlant de l’education de ses enfants, Felix est un homme exigeant, il le dit lui-même : « Je suis exigeant et ça, on me le reproche même dans ma famille, mes enfants me le disent tout le temps ».
Un défaut pour lui qui l’identifie parfaitement. Son fils Melkior détient un master en droit, parlant de lui avec un air de satisfaction Essangue Felix dévoile que « mon fils est grand de taille et costaud, je lui ai fait faire de bonnes études en droit !» Des loisirs, le septuagénaire en a : « J’aime bien lire, parmi les livres qui m’ont marqué, il y’a La flamme et la fumée du feu grand journaliste Henri Bandolo et l’Essai sur la significationhumaine, de la médiocrité à l’excellence du professeur Ebénézer Njoh Mouelle ».
De même, c’est un grand fan de la musique : « Mon chanteur préféré c’est Ben Decca, j’écoute sa musique toute la nuit jusqu’à ce que le sommeil me prenne ». Son ami Teghe Gilbert nous rappele qu’il prend un peu de l’alcool mais fait très attention à son alimentation. De ce parcours bondé d’experiences, Essangue Felix Cyril est un enseignant qui ne cesse d’inspirer les jeunes générations dans son élan de transmission des connaissances en langues. Il est aperçu par d’autres comme un modèle de référence d’une vieillesse heureuse, saine et sereine.
